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2001

by admin on mai 30th, 2001

L’âme du vin
Branda / Jean-Jacques / faire le vin / jouir du vin / ceci n’est pas un musée
/ prélèvements et assemblages…

Janvier 1999
Étrange impression d’entrer par effraction dans une histoire dont nous ne savons rien… Nous sommes à « Branda », une sorte de ferme fortifiée probablement édifiée pendant la guerre de cent ans, avec des tours et une grande cour carrée, aujourd’hui abandonnée au milieu d’un océan de vignes. La fière muraille a probablement connu des heures de gloire, mais, pour l’heure, l’enceinte est béante : l’un des murs, à peu près complètement démoli, est remplacé par une sommaire barrière. Les trois tours d’angle ont perdu leurs coiffes… Nous entrons. Un grand bruit : là ! C’est une dame blanche qui s’envole précipitamment. Nous l’avons dérangée dans son refuge. Frayeurs réciproques. Depuis combien de temps personne n’habite plus ici ?
Au-delà des vignes, un rideau d’arbres signale la présence de la rivière Dordogne. La ruine est sublime dans la froide lumière de cette belle journée d’hiver. Le site semble directement sortir du Désert des Tartares, le roman de Dino Buzzati. Il ne s’agit pourtant pas des confins d’un pays imaginaire, Branda est tout près de Bordeaux, dans le nord du département de la Gironde, à portée de vue du clocher de Cadillac-en-Fronsadais. Mais, en cet instant, il semble que nous soit révélé, d’un seul coup, comme un secret, l’esprit de ces lieux.

Nous sommes ici à l’invitation de Jean-Jacques Lesgourgues, le propriétaire des vignes qui entourent Branda. Voilà le portrait que fera de lui Bernard Broustet, dans Sud Ouest Dimanche du 4 mars 2001 : « Il est à la fois catholique et quasiment panthéiste. Gascon jusqu’au bout des ongles, il cache une immense autorité sous une débordante cordialité. Il fut un semencier très prospère. […] Assis sur une so­lide force de frappe financière, il va entamer, dans les années 1990, une petite épopée vinicole menée avec rigueur et panache. Et, par-dessus le marché, avec un zeste de folie qui ne gâche rien. Jean-Jacques Lesgourgues est aussi un collectionneur d’art. Il éprouve un amour sans limite pour la peinture et la sculpture contemporaines. “L’art, dit-il, est un moyen d’anticiper. Les peintres sont plus sensibles à l’inconscient collectif d’une société. Leur peinture est le reflet de l’époque.“ Il se souvient avoir pleuré de bonheur dans certains ateliers, et de l’immense sérénité que lui apportait le contact avec les artistes. »
Nous n’en savons guère plus sur le personnage. Simplement, nous avons eu, un jour, la chance de visiter les bâtiments qu’il avait commandés à Sylvain Dubuisson, pour son vignoble de Haut-Selve, dans la région des Graves… Avec nous dans cette visite, notre ami Jean-Paul Bachollet – admirant la ferveur avec laquelle Sébastien, le régisseur du domaine, parlait de « Jean-Jacques » – nous avait glissé : « Voilà quelqu’un avec qui vous devez absolument travailler ! » Oui, bien sûr. Sauf que nous n’avons jamais su décrocher notre téléphone, un beau matin, pour dire à qui que ce soit : « Voilà, nous devrions nous rencontrer ! » Comment se fait une rencontre ? Comment s’établit un possible entre celui qui porte un projet et ceux qui pourraient s’y impliquer ? En l’occurrence, l’improbable s’est produit : il y a quelques jours, Jean-Jacques Lesgourgues a pris rendez-vous pour venir voir notre travail. Nous avons aimé l’idée que la pensée prémonitoire de Jean-Paul ait joué un rôle dans cette affaire ; nous saurons aussi, plus tard, que l’un de nos amis communs avait parlé pour nous.

« La vigne est ici pour tous »
Jean-Jacques Lesgourgues a donc formé le projet de faire revivre Branda, à la fois pour y installer le siège social de son entreprise et pour y créer un lieu « à la gloire du vin ». La rénovation des bâtiments s’accompagnera de la création d’un jardin – avec un verger et un potager –, d’une exposition « pour éduquer, distraire et convaincre » et d’une boutique de dégustation et de vente des produits de ses vignes.
Le projet n’est pas de faire de Branda un petit Futuroscope et d’y gérer des flots ininterrompus de visiteurs ; il est plutôt question d’inscrire dans ce lieu un reflet de la personnalité de son propriétaire, d’en faire le manifeste de ses engagements et de ses convictions dans l’acte de faire le vin… Un lieu de médiation et de plaisir à destination des partenaires commerciaux « qu’on ne peut pas trimballer partout », mais également d’un large public – néophyte ou averti – d’amateurs de vin, d’armagnac, de jardins et de patrimoine… Le pari est osé, car on n’est pas ici dans un classique lieu de production viticole : comment, sans l’appui de la traditionnelle visite du cuvier et des chais à barriques, évoquer le complexe univers du vin – le poétique et le sublime –, en évitant le recours à une pesante reconstitution ?
Nous voilà donc invités à participer à une consultation restreinte pour la conception de cette « exposition » – les guillemets signalent qu’ici aucun objet à exposer ne préexiste. Exposition ? Évocation ? Installation ? Spectacle ? Le projet doit jouer simultanément sur plusieurs registres : celui de la proclamation et du manifeste (il s’agit d’exprimer certaines convictions), celui du didactique (on souhaite « expliquer sans ennuyer »), celui de la culture, enfin, parce que « le vin, comme les grandes œuvres et les grandes pensées, ne sort pas du pressoir prêt à être englouti par un estomac avide et distrait. Il lui faut la collaboration de l’art… il lui faut un long séjour dans la nuit pour arriver à ce chef-d’œuvre de saveur où le cerveau trouve autant d’émerveillement que le palais. » (Paul Claudel)
L’exposition sera un peu de tout cela. Il y sera question de la terre nourricière et du cycle des saisons, du long compagnonnage entre l’homme et la vigne, de l’alchimie qui transforme le jus du raisin en nectar délicieux… Et tout autant d’agriculture « raisonnée », de fermentation en cuves inox et de vieillissement en fûts de chêne. On y fera appel aux sens, à tous les sens ; on y parlera de Bacchus et de Baudelaire. On y revendiquera le droit au plaisir, et on pourra y écouter quelques textes, poèmes et autres chansons à boire.

Habiter le volume
Notre premier choix sera celui de l’ombre : l’intérieur de la grange étant assez sombre, affirmons le parti et occultons toutes les ouvertures sur l’extérieur. Faisons le noir pour créer un choc, une vraie rupture dans le cycle de la visite : tu passes d’un extérieur à un intérieur, de l’éblouissement de la cour à la pénombre de l’exposition, du chaud de l’été à la fraîcheur du bâtiment qui l’abrite. Alors, paradoxalement, c’est au cœur de cette pénombre que la présence du dehors sera manifeste : sur un écran suspendu au centre de l’espace, une projection d’images évoque la vigne dans ses paysages, ses saisons et leurs infinies variations.
Progressivement, des sons émergent… Ambiance extérieur campagne : le vent et la pluie, le chant des oiseaux, quelques paroles échangées dans les vignes, un tracteur, le bruit des sécateurs ou celui des cloches, etc. Montée en boucle, cette séquence dure le temps d’une visite ; on peut la prendre à partir de n’importe quel moment. Le spectacle habite le volume. Il installe une situation ; il définit un contexte.

L’air et l’eau, la terre et le feu…
Au centre du Dôme du Rocher, troisième lieu saint de l’Islam, à Jérusalem, il n’y a que le simple affleurement de la roche. Pas de mise en scène ni de décor, simplement cette pierre émergeant du sol, sous la coupole couverte d’or : parce que, dit-on, c’est d’ici que le prophète serait monté au ciel… C’est du souvenir de l’austère beauté du dispositif que nous viendra la seconde dimension du projet.
Nous cherchions un contrepoint, un élément de densité, pour ancrer au sol le spectacle audiovisuel : si la vigne extrait les éléments de son identité de terroirs toujours différents, alors laissons affleurer un peu de cette terre de Branda dans l’espace de l’exposition. Et convoquons les quatre éléments fondamentaux : l’air et l’eau, la ­terre et le feu… Sans air et sans eau, il n’y a point de vie ; quant au feu, il chauffe les alambics qui distillent l’armagnac et permet d’ajuster les douelles des tonneaux !
L’air et l’eau se disent – et s’entendent – assez bien par les images et par le son. Pour la terre, nous venons de voir. Mais comment « mettre le feu » à l’intérieur d’un espace ouvert au public sans s’attirer les foudres de la commission de sécurité ? Nous avions imaginé, posée sur un podium permettant de la maintenir à distance respectable du public, une grande vasque en cuivre du centre de laquelle jaillirait une flamme. Trop risqué, nous dira-t-on ! Nous découvrirons par hasard, à l’entrée d’une boutique, à Londres, la flamme d’une torchère soufflant du feu dans la rue, à quelques centimètres des passants. C’est un stratagème, mais il est habile : l’illusion est parfaite. Sur nos (vagues) indications, Thierry Renaux, notre régisseur, réussira à identifier le fabricant et finalement à se procurer un exemplaire de la torche. La simplicité du dispositif est étonnante : « J’y crois pas ! Ça ne pèse rien du tout ! Un bout de tissu vaguement irisé, un ventilateur, trois spots de couleur… et c’est tout ? », nous dira-t-il surexcité au téléphone. Nous étions quand même un peu sceptiques : le truc ne nuirait-il pas à la force du dispositif ? Le jour de la réception des travaux, le responsable de l’accueil du public s’est pourtant laissé abuser, entrant même dans une vraie colère : « Vous êtes fous ? »

L’exposition sans objet
Comment faire une exposition sans objets, sans collection, sans œuvre d’art à présenter ? Hors de question de reconstituer en scènes plus ou moins réalistes les lieux de l’élaboration du vin (cuves et fermentation, alambics et distillation, bouchons et mise en bouteilles, caves et vieillissement, etc.). Nous choisirons alors de convoquer « de vraies choses » – du vrai bois, du vrai métal, de vraies barriques, de vraies bouteilles… (de vrais textes et de vraies images, aussi). Nous imaginerons différentes petites « folies », pensées comme autant d’expositions thématiques développant leur propre cohérence en même temps qu’elles participent du propos général. Inscrits dans un volume de référence identique, mais variables dans leurs formes et leurs usages, ces « grands meubles » seront cimaise, tunnel, vitrine, siège ou podium, selon qu’on les contourne, qu’on y entre ou bien qu’on les traverse. Le mobilier fera ainsi pleinement partie de l’exposition et participera en tant que tel à son langage, dans une sorte d’installation, au sens où l’on emploie ce terme dans les arts plastiques.

Prélèvements et assemblage
Commence alors une phase de « butinage ». Nous irons ici et là, dans les différents domaines viticoles et chez les principaux fournisseurs : tonneliers, verriers, fabricants de cuves inox ou d’alambics en cuivre… Notre butin ? Quelques notes, quelques photographies, des émotions surtout : les parfums subtils qui flottent dans les chais, la beauté des gestes des tonneliers, la densité du bois de chêne et le feu qui lui fait prendre forme… Et aussi, une large palette de matériaux et d’objets façonnés à notre idée par ces artisans spécialisés, ou simplement prélevés dans leurs stocks. Parfois l’idée, fulgurante : quand nous « voyons », par exemple, tout le parti que nous pourrions tirer de cette coupole d’alambic en cuivre, en fabrication à Condom, dans le Gers. Notre « miel », nous le ferons ensuite de la mise en situation – de l’assemblage – de ces différents prélèvements dans l’espace de l’exposition. Assemblage ? En œnologie, ce terme désigne l’art d’élaborer le vin en « assemblant » différents cépages, différentes parcelles. On pourrait alors considérer l’exposition comme une variété « spatiale » de cet art de l’assemblage, que l’on dit si déterminant pour la réussite d’un bon bordeaux.

« Le monde du vin, c’est l’état du monde. » C’est Jonathan Nossiter, œnologue et réalisateur du film Mondovino, qui le dit. Pour des raisons très simples. Les vignerons sont des agriculteurs, liés à la terre. Ils sont aussi des commerçants, parce qu’ils doivent vendre leur vin. Ce sont enfin des gens de culture parce que leur produit, très simple et extrêmement élaboré à la fois, a de nombreux points de contact avec la plus grande culture. » À lire aujourd’hui cette déclaration dans Libération, nous retrouvons l’ambition de Branda : jouer le jeu de l’émotion et du sensible pour se rapprocher – sans jamais l’élucider – du mystère de cette « âme du vin », faite de tant d’énergie, d’enthousiasme et de passion. Le secret n’est pas ici ; il est partout. Il flotte entre terre, vigne et saisons, entre taille d’hiver, vendange et fermentation, entre l’art de fabriquer les barriques et la science de l’assemblage, entre le savoir-faire traditionnel et les derniers développements de l’œnologie, entre la connaissance des terroirs et l’éducation du goût…


L’âme du vin, exposition
Maîtrise d’ouvrage : Jean-Jacques Lesgourgues – Leda, 1999-2001

From → exposition

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