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Aubusson / 2004

by admin on mai 21st, 2005

L’identité d’une ville
Aubusson / commande publique / signalétique / tapisseries / marcher
/ gisement culturel / couleurs / lettres tissées / sentiers urbains / retour des icônes
7 juillet 2003, Aubusson. Nous sommes ici pour rencontrer le maire de la ville à propos d’un projet de signalétique. Nous n’en savons pas beaucoup plus. Il s’agirait d’une commande publique du ministère de la Culture ; nous faisons partie des concepteurs pressentis… Anne Dallant, conseillère chargée des arts plastiques à la Direction régionale des affaires culturelles Limousin, nous avait contactés : « Pourriez-vous nous adresser un dossier de réalisations ? La ville d’Aubusson souhaite mettre en œuvre une signalétique urbaine. Nous souhaiterions proposer votre candidature. » Quelques semaines plus tard, nous apprenons que nous sommes l’une des trois équipes retenues ; nous devons convenir d’un rendez-vous avec le maire de la ­ville, on nous propose Paris, nous préférons Aubusson…

Arrivés hier, nous avons visité le musée départemental de la Tapisserie, fait et refait le tour de la ville – dure, âpre, grise, avec des friches industrielles et un peu de laisser-aller… Indéniablement, il y a de quoi faire. Dans son bureau à l’hôtel de ville, Michel Moine nous reçoit cordialement. Il parle longuement d’Aubusson : « C’est une ville qui doit se parcourir à pied, une ville verticale, avec des escaliers et des jardins en terrasses. La tapisserie qui a fait sa renommée internationale n’emploie plus guère qu’une cinquantaine de personnes, dans une quinzaine d’ateliers. » Oui, il a regardé notre dossier. Une relation s’installe… En sortant de l’entrevue, attablés devant une pizza assez moyenne, nous commençons à jeter les premières bases d’un projet…
29 septembre 2003, Bordeaux. Nous avons appris qu’un choix s’est fait en notre faveur ; une première réunion de travail est organisée à Bordeaux, avec le maire d’Aubusson, Bernard Petit, son adjoint à la culture, Anne Dallant et Marsha Emanuel, chargée du graphisme à la délégation aux arts plastiques. On nous remet un cahier des charges succinct. Le projet porte sur la définition d’une signalétique patrimoniale, touristique et culturelle : il s’agit clairement de remettre à plat tous les panneaux de signalisation implantés dans la ville pour concevoir un système qui dépasserait la seule fonction directionnelle… Comme cette intervention dans l’espace public va nécessairement engendrer la production de signes, nous convenons ensemble d’étendre la problématique à l’identité visuelle d’Aubusson.
Le champ d’étude est vaste, le budget modeste. Notre commanditaire est double : le ministère de la Culture et la municipalité d’Aubusson ; l’instance de validation est un comité de pilotage du projet composé d’une dizaine de personnes, dont l’architecte des Bâtiments de France de la Creuse. Cette bipolarité dans la commande s’avérera un aiguillon fertile pour la conduite du travail : « Vous êtes en mission ! » résumera une de nos amies. Oui. Mission de traiter d’une problématique à valeur d’usage dans le quotidien, sans renoncer à l’exigence (au risque ?) de la culture et de la création. La conduite de l’étude se révélera cependant assez lourde, surtout pour éviter le piège d’une relation de travail privilégiée avec l’un de nos interlocuteurs contre le second : le beau contre l’utile, le particularisme local contre l’élitisme parisien, etc.

Chemin faisant
On ne connaît bien une ville qu’avec ses pieds. « Marcher est la naturelle façon amoureuse de faire connaissance des choses », dit Giono. Il parle de la Provence. Mais c’est pareil pour les villes. « Pour entendre leurs confidences, je ne vois pas d’autre moyen que la déambulation amoureuse. Sitôt que je débarque dans une ville inconnue, il faut que j’y mette les pieds, au sens précis de l’expression : prendre pied sur un territoire. J’ai besoin de toucher les rues avec mon corps. Je m’offre des guilledous de pavé. » C’est Jean-Noël Blanc qui raconte ainsi, dans Besoin de ville1, son goût de la marche. Nous le partageons. Il faut du temps pour prendre langue avec une ville… Ça tombe bien : quand on marche, on a le temps.
À Aubusson, notre premier travail a donc été de marcher. Ainsi s’est engagée une sorte d’enquête. En quête de quoi ? Dans un premier temps, tout nous intéressait : la forme des maisons, la couleur des toits et celle des murs, l’accent des habitants, les spécialités culinaires (ici, c’est le fondu creusois), quelques images récurrentes (les licornes et La Dame à la licorne dont l’ombre plane sur la ville), la forme des enseignes et celles des lettres employées ici et là ; toute une foultitude de petites choses qui font que cette ville est bien celle-ci, pas une autre…
Et puis, chemin faisant, nous avons parlé. Échangé quelques phrases à l’occasion de rencontres fortuites ; cherché à approfondir en conversant avec des gens qui connaissent bien la ville. Une dizaine de personnes ont accepté de nous recevoir. Notre recherche s’avérait un peu mouvante ? Tant mieux ! Nous savions bien qu’Aubusson ne se laisserait apprivoiser qu’indirectement. Ces entretiens « ouverts » se révélaient d’autant plus intéressants que nous ne savions pas exactement ce que nous cherchions. Nos interlocuteurs non plus (ils ont eu la délicatesse de n’en rien montrer).
Le musée départemental de la tapisserie et l’École nationale supérieure d’art nous ont ouvert leurs centres de documentation, et nous avons plongé avec délice dans l’histoire de la tapisserie, de ses crises à répétition, de son renouveau orchestré par Jean Lurçat aux alentours des années 1940 : Le Corbusier, Braque, Picasso, etc.
Ainsi, s’est peu à peu précisée une image de la ville. Sans doute fallait-il prendre ce temps pour révéler ce « gisement cultu­rel » dont parle Umberto Ecco2 : « Un gisement est quelque chose de caché qui doit être porté au jour, sa découverte implique une exploitation… »



L’identité visuelle

L’identité est ce qui distingue une chose (un lieu, un objet, une personne, un groupe…) d’une autre et la rend unique. Les vêtements, le visage, les gestes, le ton de voix, sont indicateurs de l’identité d’un individu. Ils la reflètent. De la même manière, l’ensemble des éléments qui constituent un environnement contribue à son identité : le climat, l’architecture, les couleurs, l’accent des habitants, etc. Rapidement, l’idée s’est imposée, comme une évidence : s’il est une ville qui peut revendiquer la couleur, c’est bien Aubusson. L’espace urbain n’y est pas particulièrement coloré (le granit y décline la seule gamme des gris, certes dans toutes les nuances), mais la couleur est l’essence même de la tapisserie – donc de la notoriété internationale de la ville. Aubusson est couleurs. Non pas une couleur particulière, mais bien « la couleur en soi ». Et les magasins de laines des manufactures de tapisseries en sont une éblouissante manifestation : classés dans de grands meubles semblables à des bibliothèques, des centaines, des milliers d’écheveaux de laines de couleurs différentes : tous les bleus, tous les verts, tous les rouges… C’est dans cette idée de couleur que nous puiserons la dimension plastique du projet : elle en génère le vocabulaire et en devient la signature. Ne réduisons pas la couleur à une simple composante graphique de l’identité visuelle, elle est au cœur du propos.
Pour Aubusson, nous souhaitions imaginer un système graphique à l’usage de la ville et ne pas traiter seulement de la communication municipale. Nous avons pensé que cela pourrait passer par la création d’un emblème fédérateur, un signe constitué par la manière d’écrire le nom de la ville. Ce sont les marques historiques des ateliers aubussonnais, ces lettres tissées dès le xviie siècle en signature des tapisseries – dans la maladresse de leur tracé soumis à l’implacable orthogonalité du croisement des fils de laine – qui fonderont notre recherche. Cette rudesse, nous semble-t-il, convient à la ville : rien de « mignon », mais un vrai caractère, fort et peu malléable, comme le granit des murs… Restait alors à revisiter ces formes, dans une réinterprétation contemporaine de leur évidence. Nous parviendrons à ce dessin « simplement complexe » : très simple dans sa construction, mais complexe dans son équilibre, et paradoxalement capable de résister à une grande variété de traitements.
Les tapisseries sont également de formidables réservoirs à images ; et ces images vont bien à la ville. Ainsi s’établissent de curieux rapprochements entre certains lieux ou monuments d’Aubusson et certaines tapisseries, comme cette Liberté de Jean Lurçat en regard avec le beffroi de l’hôtel de ville, ou ce Chevalier de Robert Combas avec les ruines du château médiéval. De là, l’idée de constituer une base iconographique prélevée dans l’histoire de la tapisserie (détails, cadrages, prélèvements) et d’utiliser ensuite largement ces images dans les différents supports de communication de la ville, en écho (voisinage, confrontation) avec des images d’aujourd’hui.

Les sentiers urbains
En matière de signalétique, le contexte est premier. Le site, par sa configuration, sa géographie, porte en lui-même certaines « attentes ». En se rendant disponible à ce genre de suggestions, on peut espérer avoir quelques chances de trouver des solutions et de placer aux bons endroits des objets qui, finalement, sembleront avoir toujours été là… En même temps, la question doit être abordée du côté du visiteur ; la fonction explicite d’une signalétique, c’est d’abord de guider et d’informer les gens qui ne connaissent pas. Sa deuxième fonction, tout aussi fondamentale, est de représentation : la ville se présente et se représente. Elle y gagne en lisibilité, et ses habitants en fierté. Nous nous méfions des effets de surcharge, de surlignage qui guettent quelquefois les (trop) bonnes intentions. Rien de plus agaçant que ces manifestations trop manifestement pédagogiques, même si elles sont virtuoses : le propos est bien une incitation à la découverte, pas un cours magistral sur l’histoire de la ville ou sur la tapisserie.
Construite à cheval sur deux vallées, Aubusson s’est développée en hauteur sur les flancs abrupts des collines qui enserrent le site. De ce fait, la ville est parcourue par de nombreux passages pentus et de petits jardins secrets que l’aspect urbain des façades des rues principales dérobe au regard du visiteur pressé. Il y a deux sortes de villes dans Aubusson : celle de la circulation automobile et celle des cheminements piétonniers. C’est cette autre ville, faite d’escaliers et de détours, de montées, de raccourcis et de redescentes rudes, que ses habitants ont l’habitude de fréquenter – et plaisir à faire découvrir – lorsqu’ils ne sont pas motorisés. L’échelle des distances est ici complètement adaptée à une pratique piétonnière : alors que l’automobile oblige à de larges détours, la marche à pied offre des raccourcis saisissants tout en ménageant des points de vue variés sur la ville.
Ces cheminements, que nous avons pris plaisir à découvrir et à utiliser, nous les avons nommés « sentiers urbains », pour rendre compte de l’ambivalence des lieux : oui ce sont de vrais sentiers, rustiques, peu aménagés et, en même temps, ils sont complètement urbains, ancrés dans les circulations quotidiennes de la ville et recoupant systématiquement la voirie principale (un peu à la manière des traboules du quartier de la Croix-Rousse, à Lyon) : « Ça part dans tous les sens, ça bifurque, ça rejoint… »3
Nous proposerons de créer trois « sentiers urbains » pour structurer le projet signalétique. Au départ de chaque parking, ils permettent de cheminer et de découvrir Aubusson. En recoupant systématiquement la voirie principale, ils constituent un maillage piétonnier du centre-ville, adapté aussi bien aux usages des habitants de la ­ville qu’à ceux des touristes de passage. On se connecte ainsi sur une problématique de signalétique classique, mais en faisant délibérément un pas de côté. Nous avons imaginé deux types d’intervention. La première s’inscrit dans le registre du poétique et de l’organique, elle matérialise différents cheminements à l’aide de sortes de clous de couleurs dessinant des formes repérables. La seconde est une composante plus fonctionnelle. Elle permet d’équiper les principaux carrefours et parkings de mobiliers directionnels (que nous nommons « arbres signalétiques »), pour informer et orienter vers les centres d’intérêt de la ville.

Le retour des icônes
Le grand paradoxe d’Aubusson, c’est que son patrimoine majeur, celui qui a fait la notoriété internationale de la ville, n’est plus ici : des tapisseries, dont certaines sont des œuvres importantes dans l’histoire de l’art, portent partout dans le monde le nom d’Aubusson, mais la ville n’en garde aucune trace dans l’espace public… Ces œuvres ont été tissées ici, mais pour d’autres destinations. Il y a là comme un grand vide. Quoi ? les grands peintres du 20e siècle, les Braque, Le Corbusier, Picasso, Cocteau auraient vraiment été tissés ici ? On a peine à y croire. Nous avons très vite pensé qu’il nous faudrait trouver une manière de remettre en circulation des images de quelques tapisseries prestigieuses. Ramener l’art dans la ville, ici, c’est tout à fait légitime. Ce que nous avons nommé « le retour des icônes » a finalement pris la forme d’un projet d’installation permanente dans le passage de l’hôtel de ville : lieu public et ouvert, c’est en même temps un espace protégé et abrité, qui bénéficie d’une certaine intimité. En résulte, au cœur du dispositif signalétique, un point fort de centralité, une sorte de vitrine permanente de la tapisserie permettant à la ville de se réapproprier symboliquement un peu de son patrimoine.
Less is more…
Soulignons enfin que la mise en œuvre d’un projet signalétique ne se réduit surtout pas à imaginer un dispositif surajouté, aussi pertinent soit-il. Il faudrait même penser que c’est plutôt le contraire et profiter de l’occasion pour ôter, l’une après l’autre, les générations successives de mobiliers, de panneaux et autres inscriptions plus ou moins utiles qui ont sédimenté, au fil des ans, dans l’espace public : mettre en œuvre un projet signalétique, c’est bien davantage enlever qu’ajouter.
Des sentiers urbains comme principe de lecture et de circulation dans la ville, des « lettres tissées » comme emblème, des couleurs utilisées dans leur dimension plastique et le retour des icônes de la tapisserie comme symbole identitaire… Nous avons souhaité ce projet fortement imprégné de l’identité profonde d’une ville et nourri du « gisement culturel » hérité de son histoire. Mais s’il s’agit bien de se revendiquer d’un héritage, notre propos est de le faire sans nostalgie, pour transformer ce patrimoine en élément de modernité. Pour autant, en matière d’identité visuelle ou de signalétique, il n’y a pas de recettes : le contexte est à chaque fois singulier ; la réponse sera donc du « sur-mesure » nécessairement.


Commande publique du ministère de la Culture
Identité visuelle / Signalétique culturelle
(Délégation aux arts plastiques, Drac Limousin)
Maîtrise d’ouvrage : mairie d’Aubusson


1. Jean-Noël Blanc, Besoin de ville, éd. Le Seuil, 2003
2. Umberto Ecco, Le Isole del tesoro, éd. Electa, Milan
3. Pierre Di Sciullo, www.quiresiste.com

From → atelier

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